Nabila, belle et rebelle

D’abord comédienne en Tunisie, Nabila a tout quitté et a traversé les océans, seule, pour vivre en toute liberté sur le territoire occidental.  Plutôt reconnue comme humoriste, Nabila a récemment été approchée pour s’exprimer sur les attentats qui ont secoué le monde entier.

Nabila est belle avec sa longue tignasse noire, son regard franc et son rire inoubliable.  Surtout, Nabila est rebelle puisqu’elle n’a pas peur de dire et de crier haut et fort qui elle est vraiment.

Nabila, vous êtes née en Tunisie.  Racontez-moi votre enfance…

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J’ai eu une enfance ordinaire dans une ville industrielle de Tunisie. Dans la culture arabo-musulmane, une fille doit parler doucement et ne pas rire trop fort.  On lui apprend à vivre dans la peur.  Alors que moi, j’étais tout le contraire!  Je m’exprimais à haute voix, je riais fort et je bougeais beaucoup.

Dans mon île d’origine, Kerkennah, les femmes étaient un peu plus libres.  Pendant que les hommes étaient à la pêche, elles travaillaient dans les champs et s’occupaient de la terre, contrairement aux femmes de la ville. Tout le monde pouvait assister aux cérémonies de mariage.  C’est là-bas que j’ai découvert la liberté. Puisqu’il fallait séparer les filles des garçons, les filles demeuraient sur les toits pendant que les garçons s’amusaient sur la terre ferme.  Moi, je dansais avec les garçons.  Chaque fois, au retour à la maison, je recevais des claques, mais je m’en foutais.

Vers l’âge de 15 ans, pendant mes études secondaires, j’ai commencé à faire du théâtre et ça a été un coup de foudre! C’est là que j’ai découvert la puissance des mots. Sur scène, je me sentais forte et libre, mais malheureusement, je devais jouer en cachette de ma famille.

Pourquoi êtes-vous venue vous installer au Québec?

À une certaine époque, j’ai joué dans une production franco-tunisienne qui m’a amenée à faire une tournée en France.  C’était la première fois que je sortais de mon pays et j’ai senti que le regard des occidentaux envers la femme, les artistes et les comédiens était différent, plus ouvert, respectueux et admiratif.  C’est là que j’ai compris que je pouvais vivre librement sans me cacher.

À mon retour de France, j’ai pris un congé sans solde pour faire des études en cinéma à Tunis. Un jour, une cinéaste québécoise est venue faire le montage de son long métrage à mon école et j’ai été choisie comme assistante monteuse pour le film. Trois mois plus tard, on m’a proposé d’aller au Québec.   J’ai alors démissionné de mon travail de fonctionnaire et j’ai même abandonné mon amoureux. J’ai aussi laissé mon bel appartement.

Malgré les mots de découragement de mes proches, j’ai décidé de tout quitter pour aller vivre au Canada. Je ne voulais plus vivre en cachette.  Je sentais que, si je continuais ainsi, j’allais tuer tous mes rêves.  Je voulais vivre en toute liberté!

Tout quitter, c’est courageux!  Non?

Oh! Ce n’est jamais facile de s’exiler!  Je dirais même que c’est extrêmement difficile, surtout pour une jeune fille seule sans mari et sans famille.

Après avoir passé plusieurs auditions, cinq ans plus tard, je perdais tout espoir d’obtenir un rôle. Toutefois, je cherchais toujours à me perfectionner.  C’est lorsque j’ai suivi une formation en gestion de carrière artistique, subventionnée par Emploi-Québec, que j’ai finalement fait ma marque. Lors du spectacle de fin d’année, j’ai présenté ma première création humoristique qui a été acclamée par la foule. Par la suite, c’est avec ce même numéro que j’ai passé mon audition à l’École nationale de l’humour.

On peut dire que je me suis trouvée dans l’humour par hasard et par désespoir. Ça m’a pris 10 ans avant de commencer à respirer un peu. Avant, je ne vivais pas, je survivais! Je ne faisais que travailler pour me perfectionner, connaître des gens et gagner ma vie.

En entrevue, vous avez déjà dit que vous aviez tout misé…  Est-ce vrai?

Absolument!  Pour moi, ça a été très difficile! D’abord, y avait une grande différence d’âge, de langue et de culture entre moi et les autres étudiants.  De plus, le cours était très intense!

Vous savez, je ne regrette rien!  C’était mon choix et je l’assume.

Tout ça pour le désir de s’exprimer!

Justement, pour l’envie de dire librement ce que je pense!  Je voulais aussi être un autre modèle de femme, sortir du carcan de celles qui doivent se marier et élever des enfants. Je voulais montrer qu’il est possible de réussir en exil même si on est différent. Je voulais être une source d’inspiration pour les jeunes de ma culture d’origine et les immigrants en général.

Ça été difficile pour moi, certes, mais ce sera beaucoup plus facile pour les générations futures.  En fait, je leur ai préparé le terrain…

Selon moi, nous naissons pour améliorer la vie et la faire évoluer, pour laisser des traces positives, marquer l’histoire!

Recevez-vous beaucoup de témoignages de gens qui apprécient le chemin que vous leur tracez?

En effet, je suis devenue un modèle pour ma famille, surtout mes nièces et mes neveux.  Et puis, certes,  je reçois de beaux messages de personnes qui me disent à quel point je les inspire.

Mais je reçois aussi des messages de gens qui ne sont pas d’accord avec mes propos. Toutefois, mon but n’est pas de plaire à tout le monde, mais de faire évoluer les mentalités.  Il existe des artistes qui ne visent pas nécessairement la célébrité et l’argent, mais qui souhaitent semer l’espoir.  J’en fais partie…

Quels sont vos projets?

Pour l’instant, je m’installe en France afin de roder mon troisième spectacle adapté à l’Europe.  J’ai enfin trouvé un producteur français qui croit vraiment en moi!

Aussi, je coscénarise, avec un cinéaste québécois, un long métrage de fiction, mais c’est encore tôt pour en dévoiler davantage.  Au printemps 2018, je serai de retour à Montréal pour jouer dans une pièce de théâtre, une création québécoise, qui sera présentée à La Licorne.

En terminant, qu’est-ce la liberté pour vous?

La liberté, c’est d’être soi-même avant tout. C’est de ne pas avoir peur de s’assumer comme on est vraiment.  Selon moi, plus on est soi-même, plus on est libre. Et plus on est libre, plus on est heureux.

C’est  avec un sentiment de « déjà vu », ou plutôt de « déjà senti », que je quitte les yeux de Nabila.  Nabila me ressemble beaucoup et je la comprends…  Nabila, la belle.  Nabila, la rebelle.

Merci, Nabila Ben Youssef.

www.nabilarebelle.com

Chantal Tessier

Écrivaine, conteuse et fondatrice de Les Inspiratrices

www.chantaltessier.ca

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